Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Récit d'une renaissance concertée: la voie du Baou Rouge

par Samuel G 31 Mai 2014, 03:35 escalade

      
!cid 3F8E2478FEEE416D9CAB9D74B762BDCD@rem68
      
   
1938, à l'aube d'un conflit mondial, Marc-Antoine Azéma et Joseph Buisson réalisent la véritable première ascension de l'immense tour qui ferme le cirque du Devenson à l'Est. Celle-ci veille sur ces lieux sauvages et magiques, telle une sentinelle de pierre aux reflets d'or sous le soleil couchant. C'est la tour Save ( du nom du Baron Jean Save de Beaurecueil qui atteint avec Roger Artru en 1937 le collet de la tour homonyme par un itinéraire d'exploration aujourd'hui oublié). Sur les vieux topos du Docteur Albert http://www.riouetlescalanquesdudralbert.com/Escalades/escalades.html#Dissidents , on y apprend que cette tour portait aussi un autre nom: la Tour du Mage…Quel est le véritable nom ? Vaste débat, on sollicite les historiens !!!
      Edisud
 
Bref, la voie du "Baou Rouge" ou "Baù Rouge" est née ! La première voie de la tour ! D+, 3 heures, 200 m , 10 pitons dixit Gaston Rébuffat dans "Les 400 plus belles escalades et randonnées, Calanques, Sainte Baume et Sainte Victoire" 
Au fait, mais que signifie Baou Rouge ? En provençal, le Baou ou Baù désigne une falaise. Celle-ci est particulièrement rouge au couchant…et d'autant plus dans l'aragonite sommitale ( variété allotropique du carbonate de calcium qui confère à la roche une couleur orangée et des formes magnifiques). On peut donc supposer que les grimpeurs-alpinistes de l'époque sont sortis au couchant !!! Comme beaucoup aujourd'hui ! Tant l'éloignement est important et l'accès complexe !
Pendant près de 30 ans, elle restera l'unique voie de la tour ! Une voie facile pour l'époque avec un beau panorama mais un rocher médiocre, un tracé tordu imposé par le matériel de l'époque( pitons, coins…). Il fallait tout de même être motivé pour accepter les 3H d'accès pédestres - jusqu'en 1998- car l'accès se fait par la plage du Devenson.

1966: Le couple Livanos et Marc Vaucher explorent le flanc ouest de la  partie basse déversante de la tour puis rejoignent la partie haute du Baou Rouge. C'est "La Directe de la tour Save" ou "Voie de la Mer". Une voie TA qui sombre dans l'oubli…Mais des idées pour la remettre en lumière germeront peut-être ?!

1967: la tour reçoit la visite de deux jeunes alpinistes audacieux et brillants, Joël Coqueugniot et Claude Cassin. Après un repérage en "top rope" ( en moulinette dans le jargon actuel) de la dernière longueur qui leur semblait être le problème clef à l'époque et qui cristallisera les passions 36 ans plus tard,  ils tracent "La Coryphène", pitons entre les dents, encordement à la taille, grosses chaussures aux pieds. Un exploit à l'époque. Une ligne qui part de la mer et remonte les fissures déversantes. Un mythe est né, renforcé par un rappel d'accès de 80 m en fil d'araignée avec jeté de corde…Et par un nom dont l'étrange consonance  pousse l'imaginaire des "tradistes" vers une nymphe sortie des eaux émeraude du Devenson ! Que nenni ! La coryphène ou daurade coryphène fait partie des plus beaux poissons imposants que l'on puisse pêcher; sa robe verte, turquoise, et d'or est tout simplement éblouissante ! Un nom à la hauteur de voie donc, un "gros poisson" pour les "tradistes", du grand terrain d'aventure, une voie qui reste engagée, même aujourd'hui. Le mythe est toujours là malgré une sécurisation concertée concernant la ligne de rappels en 2013 ( les pins de rappels historiques sont mourants…)
La Coryphène règne alors en maître sur la tour, le Baou Rouge s'efface….

1989: Prémices d'un renaissance initiée par Guy Abert qui équipe à demeure en goujons acier quelques variantes historiques et de son propre cru fort jolies, plus directes et qui rebaptise la voie "Panoramique du Devenson" dans ses propres topos…La voie, entièrement équipée, devient alors une classique dans le 5c mais le rocher reste très médiocre dans la partie basse. Mais c'est toujours loin, trop loin...

1998: Un jeune grimpeur de haut niveau et de talent, Lionel Catsoyannis "bouscule" le statu quo au Devenson en équipant à demeure des itinéraires difficiles de très grande classe. Un précurseur...Et une ligne de rappels gazeuse qui facilite l'accès au cirque ! L'accès au Baou Rouge devient beaucoup moins fastidieux, voire agréable! La voie est très parcourue à Pâques et à la Toussaint. 

     
   
      baou-2014 3272
         
2003: Emerge dans la tour "Pour la mémoire de nos enfants", une création collective de longue haleine d'une bande de copains, une voie dont on ne dira rien de plus car elle a déchainé les passions pour une dizaine de mètres d'aragonite en bousculant le mythe voisin "La Coryphène"…Deux façons de créer deux itinéraires de styles complètement différents ( l'un équipé, l'un en TA) , tout deux exceptionnels. Pour l'anecdote, Joël Coqueugniot s'était régalé en la parcourant et considérait les débats stériles…Une cohabitation des styles finalement réussie…avec le temps ! Le Baou Rouge prend un sérieux coup de vieux et d'autant plus que de nombreux itinéraires de toute beauté fleurissent à l'Eissadon et à Castelvieil.

2014: Une nouvelle ère au C13 FFME, nouvelle dynamique prometteuse. La mise en place du parc national des Calanques a rapproché les acteurs. Les énergies se fédèrent. CD13 FFME et CAF  réfléchissent ensemble à l'avenir du patrimoine vertical. Sous l'impulsion des jeunes acteurs du massif, le Baou Rouge est proposé à la maintenance. Décision unanime après concertation. Les ancrages de cette voie équipée à demeure depuis plus de 20 ans sont trop vieillissants et se révèlent dangereux en laissant une fausse impression de sécurité. La sécurisation de la voie est donc confiée à 7 personnes des CAF Marseille-Provence, Marseille-Cassis et Gardanne. Un bel exemple de rapprochement des 3 CAF et du CD13 FFME.

      baou-2014 3276
    
Nous partons donc début avril de bon matin, Corinne qui remplace Pierre Olivier, Max, Paul, Nico, Rémi et Sam pour rejoindre le sommet du Devenson. Les sacs sont lourds…On comprend mieux Jean Michel Cambon quand il écrit dans son topo de l'Oisans "L'ouverture d'une voie, c'est d'abord un putain de gros sac !" Action ! Répartition des tâches, apprentissage sur le terrain, pour la plupart, des notions de maintenance !
Remi et Max se chargent de la dernière longueur, Corinne et Paul de l'avant dernière, Sam et Nico de l'antépénultième. 
Journée efficace, à 15H30, tout est bouclé. La moitié de la voie est sécurisée. Le temps de remonter, cacher du matériel et rentrer bien allégés au col de la Gardiole ! Nous sommes même en avance ! Vivement la semaine suivante !
  
   
      baou-2014 3265
    
Nouveau RDV. Sacs plus légers, nous filons  au sommet; après récupération des cordes, nous nous lançons dans les rappels d'Etat d'Urgence. En technique canyon, monobrin pour gagner du temps. On descend par 2. Car nous sommes 6. Cette fois, Pierre-Olivier prend la place de Corinne. 1H pour descendre les 180 m de rappels. Briefing en bas pour optimiser le travail ! 2 cordées de 3. Les seconds démontent les vieux points corrodés et les remplacent par des nouveaux points pérennes en inox .
19H au sommet. Il y avait beaucoup de boulot ! On a juste eu le temps de se poser pour manger ! On file au col de la Gardiole pour savourer les bières que Paul avait cachées !!! 
     
      baou-2014 3275
baou-2014 3267
Voilà, c'est fait. Deux belles journées de partage avec à la clef une voie 3 étoiles. Une formation sur le terrain pour bon nombre d'entre nous. Avec le constat des erreurs d'antan d'équipement que l'on trouve dans le massif soumis à la corrosion accélérée par la proximité de la mer: des mélanges acier simple/acier inox ( l'exemple courant:  goujon en acier simple avec une plaquette Petzl en inox ) qui créent des piles de corrosion ( le goujon en acier simple se corrode sournoisement à l'intérieur du trou alors que la plaquette en acier inox reste flambant neuve, c'est invisible…) Certains ancrages se sont brisés net sous le bras de levier de la clef. D'autres, bien moches en apparence, étaient encore fiables en réalité ! Difficile d'apprécier la solidité de ces vieux points. Prenez garde ailleurs...

Les ancrages sont désormais plus que sûrs: des beaux goujons de 12 mm profonds en inox qualité marine ( inox A4 ou inox 316) et plaquettes de même qualité Petzl; là, il n'y a plus de corrosion car les inox sont de même qualité. Enfin presque,  il y a juste corrosion sur une très mince couche micrométrique qui devient protectrice qu'on appelle la couche passivée !) . Des relais confortables. De belles longueurs variées avec tous les registres de l'escalade ( dalle à gouttes, traversée, surplomb, dièdre, fissure, pas de bloc etc…). 

Que certains détracteurs des sécurisations se rassurent... ! On a laissé 1 piton béton ( mais inutile) et un coin de bois ( pourri par contre)…pour le côté historique. Certes, au fil du temps ( évolution des pratiques et du matériel),  la ligne ne correspond plus pour une bonne moitié au Baou Rouge de 1938, mais elle a gagné en beauté et gestuelle. En laissant sombrer les vieilles lignes dans l'oubli, on oublie aussi les premiers ascensionnistes…En les modernisant, on offre une renaissance à celles-ci. Et au passage, on se souvient alors des hommes et des femmes qui s'y sont lancés avec audace la première fois ! Car comme le résume bien Rigord, moine du XIIéme siècle, "Ne meurent et ne vont en enfer que ceux dont on ne se souvient plus. L'oubli est la ruse du diable"…L'ouverture/équipement, une ruse contre le diable ?! C'est peut-être le sens du nom abscons de la voisine équipée dans la tour…;=)

Ah, oui, c'est vrai, le topo…on allait oublier !!!!

         
      CIMG3125
      
La voie du Baou Rouge: 7 longueurs, 5b obligatoire, 5c max, 210 m d'escalade, 12 dégaines ( pour la dernière), 3 anneaux.Accès en rappel.

L0: 4+. Un ressaut au niveau d'un goujon, puis traversée facile
L1: dièdre puis traversée qui coupe la première longueur délitée de la Directe du Baou Rouge, 5b, 25 m
L1bis: marche 15 m
L2: dièdre fissuré 5c puis remonter un couloir par la droite ( 3 ). 40 m
L3: oblique gazeuse à droite. 5c. 25 m
L4: mur à gouttes. 5c. 25 m
L5: dalle, fissure puis surplomb. 5c. 25 m
L6: un pas de bloc au départ puis facile jusque sous le sommet de la tour. 5b/c 20 m
L6bis: marche jusqu'au collet de la tour. 3. 30 m
L7: dièdre, surplomb. 5b 50m

Variante: L6: idem mais sauter R6 rencontré et monter au sommet de la tour pour rejoindre en traversant le relais sommital de Pour la Mémoire. 5b/c, 40 m. Vue de choix.
Gagner le collet en contrebas en se longeant sur la main courante à demeure

Allez, foncez, vous ne serez pas déçu(e)s !


   

commentaires

olivier meriaux 02/06/2014 08:46

vous avez fait un travail fantastique ...
merci
olivier et florence

christophe 10/05/2014 20:52

voie testée aujourd'hui même. Bravo pour le travail. J'avais fait cette voie il y a longtemps et je n'en avais pas gardé un souvenir impérissable : pas franchement TA et pas vraiment bien équipée
non plus (hétéroclite), pas de jolis passages à mon souvenir (sauf la dernière longueur, belle). Ici , le tracé , modifié il me semble, offre de beaux passages grimpants, belles dalles à gouttes
d'eau, et l'équipement est irréprochable. Merci

Haut de page